Une
journée dans
l'enfer
des branchés
par
Bruno DENIEL-LAURENT
Ce
texte a été publié dans le numéro 7 de La
Revue Littéraire (Léo Scheer)
Avertissement
: Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé
serait non fortuite et dépendante de la volonté de l'auteur.
J'ai
depuis l’âge de seize ans, exercé une foultitude de métiers : ouvrier-plieur
à la chaîne, employé de banque, testeur de restaurants libanais pour
son Altesse le Prince Abdallah bin Abdelaziz Al-Saud, professeur d’algèbre,
consultant en intelligence économique, vendeur ambulant de roses, disc-jockey,
ramasseur de balles à Roland-Garros, officier de sécurité au haras de
l’Emir de Dubaï, conférencier pour le compte du Parti démocratique du
Kurdistan irakien, diplomate, homme-sandwich, maître-toile, contrebandier,
rouleur de sel guérandais, aide-bibliothécaire, ouvrier agricole, pourvoyeur
de putes de luxe au Plaza-Athénée… bref, quelques honorables professions
dont je n’ai pas à rougir. Je me dois cependant de confesser ici une
incartade honteuse que j’ai longtemps gardée sous silence : j’ai bien
failli devenir pigiste pour un magazine branché.
Ma mésaventure, dont il me faut aujourd’hui conter les détails, débuta
par un appel téléphonique d’Alix Gore. Journaliste multicarte, orientée
cyber-fétichisme et sexualités déviantes, celle-ci pensait bien faire
:
- « Salut toi, j’ai une bonne nouvelle ! Frédéric Joyeux veut relancer
le magazine Bliiiz. Il a lu tes blocs-notes et te veut dans son équipe.
Il nous réunit tous chez lui jeudi prochain. Allez, dis oui ! ».
C’est plus fort que moi : je n’ai jamais su résister aux sollicitations
féminines ; et encore moins aux brunes foldingues à la peau blême. J’acceptai
immédiatement l’invitation, feignant l’enthousiasme et me perdant en
remerciements affables. Trois jours plus tard, engagé par ma réponse
hâtive, je quittais mon Anjou natal et montais – ou plutôt descendais
– vers la Capitale.
Soucieux
d’assouplir ma dégaine turgide, je me suis préparé à l’entrevue en vidant
consciencieusement deux choppes de Mac Ewan’s. C’est donc légèrement
éméché, et après m’être perdu dans le Marais, que j’ai pénétré, rue
de Picardie, dans le loft de Frédéric Joyeux. Une quinzaine de trentenaires,
occupés à feuilleter de vieux numéros d’Actuel ou de Bazooka,
se pavanaient déjà, engoncés dans des poufs translucides, tandis que
deux gamines studieuses, le dos à l’assemblée, tapotaient sur le clavier
de leur iMac.
Frédéric Joyeux vint aussitôt vers moi ; un large sourire pétri d’amabilité
illuminait sa face d’ex-hippie. Sa ressemblance avec Souchon m’estocada
: l’ovale résolu de son menton, les amples orbites dépressives de son
regard et sa bouche prévenante, immodérément distendue, n’auraient aucun
mal à séduire le plus rétif des jurés de l’Académie des sosies. Je notai
aussi l’élégance sourcilleuse de son apprêt : costume brun impeccablement
élagué, tee-shirt moulant aux motifs de camouflage urbain et sandalettes
birmanes. Sa coiffure, enfin, à la Chris Squire (genre caniche de haute
extraction), forçait le respect.
Après avoir imposé le silence, il me fit asseoir sur un tabouret de
bar, brossa un portrait imprécis mais flatteur de votre serviteur, et
débuta immédiatement sa déclaration d’intention qui fut exposée en moins
de trois minutes : j’appris à cet instant que Bliiiz ambitionnait
de devenir le « magazine de référence de la Génération Y » et la boite
de résonance de la « jeunesse post-médiatique, post-politique, post-morale
». Je restai coi à l’écoute de ce succinct laïus et me mis à espérer
que soient explicitées ces notions fumeuses. Mais mes compagnons, connaissant
sans doute les œuvres de Coupland et Bruce Sterling beaucoup mieux que
moi, hochèrent la tête vers Joyeux/Souchon en signe de complicité. Mon
voisin de gauche ne perdit pas de temps :
- « Eh bien, Frédéric (chez ces gens-là, il faut toujours appeler son
patron par son prénom), il me semble (humilité de façade) que tu (coolitude
ostensible) as parfaitement résumé (flatterie d’usage) ce que doit être
aujourd’hui un magazine efficacement subversif (virilité militante).
J’ai d’ailleurs quelques petites idées… »
Les pigistes s’étaient tournés vers le Paltoquet. Vingt-cinq ans, blafard,
un pull-over rouge troué aux manches, des Converse neuves, un
duvet de trois jours et des aphorismes d’Hakim Bey expédiés à la mitraillette
: visiblement, le sous-chef, c’était lui. Tout en fixant le plafond
– signe extérieur de concentration –, il se gratta rageusement le crâne
– manifestation de génialité convulsive, refus des bienséances bourgeoises
– et reprit de plus belle :
- « Comme tu l’as dit, surtout pas de morale, nous ne sommes pas des
curés (on l’avait compris) et on doit aussi dépasser le militantisme
bête et méchant (c’est vrai : mieux vaut être torve et mou). La critique
des médias, c’est terminé puisque nous sommes tous des médias. Pourquoi
m’en prendrais-je aux médias puisque je suis moi-même un média ? (on
se le demande, en effet). »
Un binoclard se risqua, sous le regard taraudant du Paltoquet, à surenchérir
:
- « C’est vrai, les Blogs, la TAZ, le contre-Net, enfin tout ça, ça
permet quand même de… de s’affranchir du Pouvoir, quoi, et notamment
des médias… de prendre l’info directement à la source… de court-circuiter
le système, de vivre concrètement l’Autonomie… et je crois que Bliiiz,
c’est là qu’il pourrait être un vrai relais pour toutes ces idées-là
auprès des jeunes, les mecs qui font du skate, les teufeurs, les hackers,
enfin ceux qui se posent pas la question de savoir s’ils sont libres
ou pas. Ils sont libres, quoi ! »
Le Paltoquet comprit qu’il lui fallait se rendre indispensable s’il
voulait décrocher la place enviée de Directeur éditorial : - « Ok, voilà
une bonne accroche pour un premier numéro : JE SUIS UN MEDIA. »
L’idée sembla convenir à Joyeux/Souchon, et sa fine équipe, qui n’attendait
que cela, entra dans la sarabande extatique de l’échange d’idées. Je
tendis l’oreille mais quelques bribes seulement émergèrent du morne
brouhaha : « …et l’Etat terminal n’a d’autre choix que… » ; « oui, une
ontologie de la guérilla, ou plutôt une… » ; « …les teufeurs, eux, ils
vivent en dehors de la famille nucléaire, tu vois… » ; « pas de morale…
» ; « …ouais, l’apocalypse culture, en quelque sorte ! » ; « je répète
: pas de morale… » ; « non, des MONADES, pas des nomades, ah ! ah !
»…
Je commençais à me demander ce que je faisais dans cette fosse à lisier
lorsque soudain, Joyeux/Souchon s’éleva au firmament de mon estime en
formulant l’unique question digne d’être posée à un jeune homme moderne
: « Quelqu’un a-t-il soif ? » Sans hésiter, je demandai une bière fraîche.
La préposée aux boissons, une sorte de stagiaire rousse au regard fugace,
apparemment mal remise de sa dernière prise de cocaïne, haussa les épaules
: « Il n’y a pas d’alcool ici. » Quelques œillades hostiles me firent
comprendre ma bévue. En voulant me descendre une bière en plein après-midi
dans une réunion de rédaction d’un magazine branché, je venais d’outrepasser
les limites de l’hospitalité parisienne. C’est bien connu : il n’y a
que les ploucs qui boivent pendant le turbin. La rouquine déposa sur
la table basse une demi-douzaine de Pepsi light dont l’assistance se
saisit aussitôt. Ma voisine de droite, frêle comme une brindille des
steppes, sentit mon dépit et fit mine de s’intéresser au livre qui dépassait
de ma poche. Elle jeta un œil sur la couverture : c’étaient les Entretiens
sur la mort de Malebranche. « Ooouuuh, pas cooool… » me dit-elle,
les yeux ronds, détachant les syllabes pour mieux me faire comprendre
sa désolation. Mon cas était jugé. Alcoolique, morbide et supposé réac
: je n’irai pas loin dans le milieu.
Joyeux/Souchon
relança la foire aux idées. Le thème du premier numéro était arrêté.
Il en fallait d’autres. Le sous-chef reprit l’offensive :
- « Il faut parler de la ville qui devient un cimetière consumériste,
de la restriction des espaces poétiques, il faut parler de ceux qui
refusent les politiques de standardisation, je pense aux sports extrêmes,
le parapente urbain, les funambules, tous ces mecs qui refusent la dictature
de l’horizontalité obligatoire, qui veulent que la ville redevienne
un espace ludique, un espace à trois dimensions, quoi. »
Le Binoclard se sentit pousser des ailes :
- « Ouais, exactement, il faut parler de tout ça, on peut aussi parler
des explorateurs d’égouts, faut montrer que ça forme une géo-autonomie
hyper-subversive, une sorte de yoga du Chaos comme dirait Bey, un truc
vachement incontrôlable par le Système. Donc, ça pourrait former un
thème, disons, les sports transversaux, quoi. »
- « Et la priorité, si on veut fidéliser ces mecs-là, reprit le Paltoquet,
c’est de ne surtout pas avoir un discours moralisateur, genre gauchiste,
il faut montrer que jouir, escalader, se réjouir, dévaler, etc., c’est
déjà faire la révolution. »
Tout ceci, on s’en doute, venait d’être exprimé avec un sérieux de plomb.
La logorrhée pseudo-subversive que ces deux petits-blancs – sédentaires,
maladifs, socialement assistés – déversaient depuis une heure ne semblait
choquer personne. Et pour cause : le propre du journalisme branché est
d’être rompu aux plus chatoyants simulacres, à l’inconséquence la plus
aboutie. Les échanges, de plus en plus mous, se poursuivirent encore
quelques minutes (le temps de broder sur la Folie, les Antipodes, la
Révolte, l’Insaisissabilité), puis Joyeux/Souchon fit le point des futurs
« unes » de Bliiiz : « Je suis un média » ; « Stratégies obliques
» ; « Banal moi ? ».
C’était un peu léger, il fallait se creuser.
Je me lançai, comme un Mayennais suicidaire se jette dans une mare à
crapauds :
- « Ne pourrait-on pas consacrer un dossier à Dieu ? »
A ma grande surprise, le Binoclard, décidément en verve, rebondit sur
ma proposition :
- « Oui, c’est vrai, tu as raison, il ne faut pas oublier de s’intéresser
aux religions… On pourrait montrer qu’il existe des religions anti-autoritaires,
des alternatives jouissives au judéo-christianisme, par exemple le chamanisme,
l’anarcho-taoïsme ou certaines voies hyper-syncrétistes ou autres, quoi…
»
Ces bourricots commençaient à me taper sur le système. J’insistai, l’air
mauvais :
- « Donc on fait la une sur Dieu ? »
- « Ben… je sais pas… »
Joyeux/Souchon tirait la tronche. Merde, l’ambiance venait de se dégrader
par ma faute. Le Paltoquet, qui m’observait en biais depuis quelques
minutes, rompit le silence :
- « Dieu, on ne peut pas : Technikart a déjà fait sa une dessus.
DIEU EST-IL HYPER-COOL ?, vous vous souvenez ? Il faut attendre
que le sujet se décante. On verra plus tard »
Ce
dernier échange me déniaisa enfin : je n’avais plus rien à attendre
de ces ganachons de la Rive droite. Fantasmant sur une pleine pinte
d’Ecu 28, algide et mousseuse à souhait, j’attendis sagement
la fin des palabres. Dieu merci, ne pouvant chauffer leurs neurones
trop longtemps, ces cyber-journalistes devinrent vite muets comme des
carpes neurasthéniques et Joyeux/Souchon mit fin au sketch, tandis que
le Paltoquet et le Binoclard l’entouraient de mille égards. Non sans
avoir poliment salué l’engeance, je m’enfuis à toute berzingue, honteux
de m’être presque laissé séduire par l’urbanité de mon ex-futur-patron
dont j’ai bien évidemment perdu la trace.
L’eau a coulé sous le Pont des Arts. Et Bliiiz, exposé à la devanture
des kiosques, persiste dans son audacieuse exploration des nappes phréatiques
de notre post-modernité. Aucun doute : le Système n’a pas fini de trembler.
Bruno
DENIEL-LAURENT
Texte
publié dans La Revue littéraire (N° 7 - octobre
2004)
©
Bruno Deniel-Laurent