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Mort
aux idiots
Auteur
: Bruno DENIEL-LAURENT
Si
la vie est Cadeau (Max Milo), 2010

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«
Souvent l'intelligence n'est qu'une
saloperie à la surface de l'âme. »
Dominique de Roux
Un teint d’opale illuminant une peau ferme et élastique,
des lèvres pulpeuses que pourraient lui envier bien des jeunes
filles, des yeux effilés en amande qu’une pointe d’espièglerie
vient illuminer à tout instant : oui, Eléonore est une belle
femme. Elle sourit sans calcul, comme cette petite fleuriste du marché
de nuit de Phnom Penh qui se fait appeler Little Apple. Eléonore
n’a pas d’ancêtres asiatiques. Mais quelque chose transcende
en elle toute appartenance ethnique : Eléonore appartient au peuple
du chromosome surnuméraire, celui qui s’accrochant à
la 21ème paire fait de son porteur un être à part.
Elle en ferait presque un objet de fierté : « Ceux qui
se moquent de moi, je les ignore. Je me dis dans ma tête que j’ai
plus de chromosomes qu’eux. »
Le syndrome ne connait pas les frontières. Dans un village berbère
de la vallée d’Asni vit un garçon nommé Ahmed.
C’est un berger d’humeur égale, empâté
et discret, à peine moins souriant qu’Eléonore. Son
père lui laisse l’entière responsabilité de
la garde d’un troupeau. Ahmed aime chantonner, les bêtes s’adoucissent
à son contact et les enfants le chérissent comme un bon
génie. Me croira-t-on si j’affirme qu’il est la fierté
de la famille ?
Il est des trisomiques aux trajectoires plus scabreuses. Dans un bordel
d’Istanbul, quartier de Galata, je croisai en 1994 une prostituée
qui donnait du plaisir pour quatre fois rien. Elle racolait ses clients
en jouant de sa langue proéminente et s’amusait à
relever doucement sa robe pour exhiber ses cuisses fermes et laiteuses.
Une de ses collègues tapineuses assurait qu’elle avait du
succès ; ses orgasmes n’étaient pas feints mais elle
ne se laissait pas marcher sur les pieds par les messieurs indélicats.
Ainsi les trisomiques sont des êtres humains : ils peuvent louer
leur corps. Je serais surpris d’apprendre qu’ils vendent leur
âme.
Le monde est empli d’imbéciles qui se pensent intelligents.
A l’outrecuidance des paltoquets, Éléonore oppose
l’humilité de l’idiotie. Oui, elle n’a pas un
QI élevé ; elle le sait et elle en rit. Et c’est vrai,
Eléonore n’a pas les compétences suffisantes pour
gérer un fond de pension ou un programme de déforestation
en milieu tropical ; elle ne spéculera pas sur le prix des denrées
alimentaires de première nécessité ; jamais elle
n’enlaidira le monde de sa vulgarité ou de sa voracité.
C’est d’ailleurs parce que ses capacités cognitives
sont strictement limitées qu’on suggéra, lorsqu’elle
n’était qu’un fœtus, de lui ôter la vie.
Ainsi le monde est traversé de slogans silencieux : Mort aux idiots.
Et gloire aux imbéciles.
Nous portons un nom avant même de naitre. La mère d’Eléonore
fut cueillie à froid : elle portait une anomalie chromosomique
dans le ventre. Pour 95 % des fœtus chromosomiquement incorrects,
la sentence suit immédiatement le diagnostic : l’anomalie
ne doit pas vivre. Mais les parents d’Eléonore n’ont
pas choisi la voie morbide : leur fille allait naitre et grandir. Ils
se firent à l’idée que jamais elle ne serait avocate,
dealer ou journaliste à Closer. Aujourd’hui, ils
clament leur bonheur. Etonnamment, ce simple aveu en fait grimacer plus
d’un.
Eléonore, donc, est née. A 24 ans, elle n’est un poids
ni pour sa famille ni même pour la société. Elle est
une employée laborieuse, moyennement empotée et de bonne
volonté, ce qui ne la distingue que très modérément
de nos contemporains. A la Générale de Santé d’Arras
où elle travaille à mi-temps, elle passe ses journées
à photocopier des factures, réaliser des travaux d’adressage,
de mise sous pli, de classement alphanumérique. L’application
qu’elle met à exécuter chacune de ces tâches
ne lui laisse pas le temps de calomnier ses collègues ou de comploter
devant la machine à café. Pourquoi comploter, d’ailleurs
? Eléonore est une femme heureuse. Et plus encore une femme consciente
de sa singularité : « Les trisomiques sont des phénomènes.
»
Mais les phénomènes n’ont plus le droit de cité.
Dans une société qui célèbre le droit à
la différence mais où le diktat de l’enfant parfait
n’a jamais été plus tyrannique, chaque trisomique
est un survivant. Nous pourrions presque écrire : un miraculé.
Alors certes nous en avons fini avec le nazisme. Le temps des génocides
et des cathédrales de lumière est passé de mode.
Mais se parant des masques les plus humanistes, les mythologies eugénistes
se portent à merveille. Des intentions louables en justifient le
socle : on nous explique que l’idée de vie ne peut être
dissociée de l’idée de qualité de la vie. Peut-être.
Pourrait-on m’expliquer alors le critère permettant d’affirmer
qu’Eléonore a une qualité de vie inférieure
à celle de mon garagiste ?
Éléonore ne souffre pas de vivre. Elle se lève chaque
matin avec un enthousiasme intact et noie les quolibets dans le flot ininterrompu
de ses forces vives. Ses parents, contrairement à tant d’autres,
ne nourrissent aucune inquiétude excessive à son endroit.
Ses capacités de calcul et d’abstraction sont strictement
limitées, mais elle repousse celles de l’humour, de la gratitude
filiale, de l’intuition. Eléonore n’est pas une fille
à problème. Le problème, en l’occurrence, serait
le regard malaisé que nous portons sur l’altérité
radicale qu’elle nous propose.
Rien ne sert de se voiler derrière les euphémismes : Eléonore,
comme Ahmed ou Little Apple, est une idiote congénitale.
Ceci ne l’empêche nullement de participer à la polyphonie
humaine. Mais elle peut bien rayonner de félicité, réjouir
ses parents et ses amis, la différence de nature dont elle est
porteuse est devenue monstrueuse selon les critères dominants d’une
société technicienne, hygiéniste, sélectionniste.
Il suffit de tendre l’oreille : enfanter un bébé trisomique
en toute connaissance de cause apparait aujourd’hui comme un scandale,
une perversion de parents attardés, d’intégristes
religieux, d’ennemis du genre humain. Effrayante réversibilité
des prévenances quand, au nom de la dignité des trisomiques,
on dénie à leurs parents la légitimité de
les mettre au monde. Et surtout terrible dévoiement de la morale
hippocratique puisqu’il s’agit d’éradiquer non
plus une pathologie, mais ceux qui en sont porteurs. Eléonore s’exaspère
d’être souvent « regardée de coin ». Belle
façon de désigner ceux qui, sous couvert de pitié
et de commisération, s’activent pour qu’aucun indésirable
de son espèce ne vienne plus encombrer nos maternités et
nos jardins d’enfants.
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Bruno
DENIEL-LAURENT
Texte
publié dans Si la vie est cadeau (Max Milo)
©
Bruno Deniel-Laurent
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