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Technikart :
le Pauvre devant les cochons

par Bruno DENIEL-LAURENT

Ce texte a été publié dans le numéro 8 de Cancer! - septembre 2003

 

La mission première du magazine Technikart consiste à dresser inlassablement l'apologie du Bourgeois. Fidèles à leur art consommé de la désignation non-pertinente, ces journalistes parisiens ont ainsi consacré leur numéro de septembre à un sous-genre particulièrement pullulant : le bourgeois parasitaire à faibles revenus - rebaptisé "crevard" pour l'occasion. En parcourant ce dossier, je comprends maintenant pourquoi le responsable littéraire de Technikart, apprenant l'organisation par Cancer ! d'une lecture publique de l'Exégèse des lieux communs de Léon Bloy, s'était senti obligé de nous conseiller piètrement de "grandir un peu" : personne ne connaît mieux Technikart que Léon Bloy. Afin de prouver cette dernière assertion, je souhaite faire découvrir à nos lecteurs les moins fidèles ce long extrait d'un texte de Maurice G. Dantec publié dans un précédent numéro de Cancer! :

"Dans son exégèse LXVII, Bloy ose commettre un crime impardonnable à l'encontre de l'homme de gauche déjà universel de son époque, bien avant que l'idéologie post-moderne ne lui confère ses lettres de noblesse, cet acte tabou consiste à dégonfler la baudruche de la contestation socialiste, c'est-à-dire néo-bourgeoise ; il ose en effet affirmer, avec la force de conviction qu'on lui connaît, contre tous les préjugés de sa société, et contre tout ce qu'on pouvait attendre de lui, que le Bourgeois n'est pas le représentant d'une classe sociale déterminée (donc un fétiche de plus sur lequel focaliser sa haine d'une société démocratique misérable), mais un modèle humain universel, ou plutôt le moment où ce modèle devient l'Universel, voici comment il s'exprime à ce sujet : "J'étais impatient d'y venir. C'est à ce Lieu commun que viennent aboutir tous les filaments, toutes les filandres de pensées ou de sentiments dont se constitue l'âme du Bourgeois pauvre. C'est à ce signe qu'on peut reconnaître le monstre. Car il existe, sorti de la vase, lui aussi, pour dévorer le Bourgeois riche, aussitôt que prendra fin la septième semaine d'abondance." Et il ajoute, non sans une jouissive méchanceté : "Il a le genre de laideur de Barrès auquel il ressemble avec une addition de crasse. Bonne éducation belge et muflisme aigu. En outre, prétentions à la pensée et à une sorte d'omniscience." Le Bourgeois pauvre c'est déjà le Bourgeois-artiste que Bloy carbonise avec bonheur dans plusieurs autres exégèses, ce Bourgeois à mi-temps, ce Bourgeois vacataire, ce Bourgeois de troisième type, ce Bourgeois-à-la-pige, ce Bourgeois anti-Bourgeois, ce Bourgeois-rebelle, ce Bourgeois contestataire de l'ordre établi, ce Bourgeois poète, peintre ou romancier, et bientôt cinéaste, musicien, plasticien, ce Bourgeois intellectuel par intérim, journaliste du dimanche, philosophe de salles de bains (je reste suave et poli), révolutionnaire syndical, nous l'avons tous reconnu, c'est nous-mêmes, ce qui n'était encore qu'une tendance socio-politique parmi d'autres à l'époque de Léon Bloy est devenu l'instance suprême du monde démocratique post-moderne, sa substance et son telos. (…) Le Bourgeois pauvre, ou semi-pauvre, ce Bourgeois cultivé, ce Bourgeois devenu parasite social de la Bourgeoisie, n'en était alors qu'à sa gestation, ou disons à sa toute récente parturition, mais au cours du XXe siècle il finirait par se rendre maître de la planète, en l'ayant transformée à son image : un immense réseau de signes et de marchandises instituant l'économie culturelle, le monde devenu un simulateur de pointe… " (Maurice G. Dantec, extrait de Bloy est vivant et nous sommes morts, in Cancer! Hors-série n°3).

L'extra-lucidité de Léon Bloy donne effectivement le vertige : pressentir au cœur de la Belle époque les prémisses de cette nouvelle métamorphose du Bourgeois - singer la pauvreté pour mieux écraser le Pauvre - témoigne d'un esprit rompu aux plus chatoyants paradoxes. Exhibant une naïveté dont on peut cependant redouter la duplicité, les fumistes de Technikart ne voient évidemment pas si loin. On sait que la volonté de respectabilité du Bourgeois ne souffre aucune exception. Il lui est indispensable d'afficher en toute occasion une "philosophie de la vie" censée légitimer son inexpugnable crasse de nihiliste satisfait. Les technikarteux se devaient donc d'offrir une éthique à leur "crevard". Celle-ci, et c'est sans aucun doute la raison de son succès, a le mérite d'être compréhensible par tous les cerveaux, y compris ceux dont les vapeurs cafouilleuses de vin rosé auraient altéré le lobe pariétal : "profiter du système avant qu'il ne profite de toi ; ramasser la monnaie avant qu'elle ne te ramasse ; slalomer avec brio ; éviter les cons ; piquer dans la caisse et les assiettes en souriant, aimant et créant." (Emmanuel Poncif, "Ethique de la lose", in Technikart n° 75). Autrement dit : postuler l'existence d'un système intrinsèquement mauvais dont la nature prétendument "agressive" justifie d'écraser l'autre ; utiliser les ressorts fondamentaux de l'idéologie ultra-libérale tout en affichant un anarchisme de façade ; et, cerise sur le gâteau, enrober son ressentiment d'un alibi artistique indéboulonnable. Auprès d'une telle "éthique", il est désespérant de constater que le plus ventru des bourgeois old-school passe pour un modèle de noblesse et de générosité.

On ne répétera jamais assez que le "crevard" tel que le décrit Technikart est l'antithèse la plus rigoureuse du Pauvre. La bohème est un luxe de privilégié et je parle en connaissance de cause : bénéficiaire du RMI, entraîné aux pâtes sans beurre, aux souliers troués et aux défonces sévères à la Maximator 11°6, il ne me viendrait pas à l'idée de comparer la précarité relative de ma condition sociale (choisie, assumée, conséquente) à celle du Pauvre dont le malheur le plus lancinant borne les maigres perspectives. Il faut être un individu roué à tous les simulacres pour s'imaginer, à l'instar de Pascal Bories dans son "Branchés 90's contre crevards 00's", épouser fantasmagoriquement le destin du clochard. Entre un fils de la haute bourgeoisie bordelaise dont la misère se résume à squatter le canapé d'un ami montmartrois et un vagabond à qui aucune famille n'offrira jamais la moiteur d'un réveillon de Noël, la différence n'est pas de degré.

Le "crevard" de Technikart ressemble à s'y méprendre à une rombière béate du XIXe siècle : comme la bourgeoise de l'ère industrielle, le "crevard" est oisif, mollement bilieux, mondain, cultivé (disons qu'il peut parler pendant trois secondes du dernier livre de Palahniuk), pinailleur, "excentrique", parfaitement intégré au cœur de réseaux dont il sait utiliser tous les ressorts ; tributaire des minces libéralités de l'État comme la pantouflarde l'était d'un mari bosseur, pingre et rigoriste, le "crevard" trouve parfaitement normal d'améliorer son ordinaire en piquant discrètement dans le portefeuille de son bienfaiteur. L'éloge du vol, étalé sur cinq pages grassouillettes, plonge ainsi le lecteur dans les abysses de la plus médiocre crapulerie. Louvoyant entre la justification oiseuse (le vol comme "acte de résistance à une société impitoyable") et l'incohérence exhibée (à l'instar d'Olivier Malnuit, encourageant à frauder l'EDF précisément parce que son statut de service public la rend plus indulgente pour les mauvais payeurs), Valérie Zerguine ne peut cacher sa fascination pour "Géraldine" dont les "actes subversifs" (chouraver des rillettes et des collants chez Monoprix) lui rapportent "l'équivalent d'un SMIC par mois" : voilà donc une "crevarde" dont on peut supposer que le niveau de vie - augmenté d'allocations, d'exonérations diverses et de bénéfices collatéraux - doit allégrement dépasser celui d'un ouvrier en pré-retraite, d'un médecin débutant ou d'un éboueur parisien, sans doute trop cons pour croire encore à des valeurs réactionnaires-et-non-transgressives de probité. Le "crevard" a tout compris : c'est en cela qu'il est un incomparable bourgeois. Ayant fait de la maximisation rationnelle de son bien-être l'horizon indépassable de sa cosmogonie, le "crevard" ne se distingue en rien du cadre carriériste à gourmette qu'il ne cesse de mépriser : sans doute est-il plus "riche" encore que ce dernier puisqu'il possède un capital culturel dont il connaît parfaitement le pouvoir symbolique. Les technikarteux pressentent d'ailleurs l'importance de la dématérialisation de l'argent et de sa décantation en capitaux immatériels mais ils ne peuvent aller trop en avant dans cette voie sans saper les bases vermoulues de leur discours. Géraldine la voleuse de Monoprix l'avoue avec un cynisme désopilant : les agents de sécurité ne la repèrent pas parce qu'elle a des airs de "ravissante étudiante en photo à qui on donnerait le bon Dieu sans confession". C'est donc bien parce qu'elle détient un CAPITAL constitué de signes culturels qu'elle peut se permettre de voler l'équivalent du salaire mensuel d'un ouvrier. Ce capital culturel (dont les rentes sont multiples : gober du Champagne dans les vernissages, être invité à dîner par un journaliste de mode, ne pas subir la pression policière, vider un frigo dans une soirée "fooding" de Nova, se faire payer trois verres par Rachid Taha au Pulp, trouver prestement un toit en cas de dèche, passer l'été chez un ami éditeur dans le Lubéron, maîtriser les moindres subtilités de l'assistanat social, etc) s'élève comme une fortification infranchissable entre le Pauvre - doublement démuni - et le "crevard" dont l'ultime pirouette consiste précisément à se parer de l'accoutrement du miséreux pour mieux séduire son monde.

Technikart ne pouvait boucler son infect dossier sans y ajouter un mythème stérilisé. Il existe donc, je vous l'apprends, un "prince des crevards" comme il existe un roi des cons : Thierry Théolier, dit THTH. Volontaire comme pas un, le limier Philou Nassif l'a débusqué pour nous : l'énumération des actes de guerre de Théolier et de sa fine équipe de comiques troupiers (les "casseurs2hype") force le respect : non contents d'entrer aux Bains Douches sans cartons d'invitation, ces picaros de l'extrême (pardon, de l'X-trême) "pillent les open-bars" (ouais, un peu comme n'importe quel soiffard dans un mariage), "terrorisent les attachées de presse" (bien connues pour leur promptitude à se battre à la lame de rasoir dans les terrains vagues), "s'endorment sur les fauteuils des soirées trendy" (un poil plus confortables que les bancs publics en plein hiver) et insultent à tout-va depuis le Web, ce "véritable lieu de vie" qui présente l'avantage non négligeable de traiter son prochain de fils de pute sans subir un bourre-pif inesthétique. Coutumier des généalogies hasardeuses, Nassif s'est bien sûr senti obliger de placer ces peignes-culs sous le haut patronage de Tyler Durden (dont on rappellera qu'il n'a, comme par hasard, de réalité dans Fight Club que comme symptôme de dissociation mentale et état de fugue psychique) et d'Arthur Cravan ("boxeur surréaliste" - sic! - pour Philou) … A titre personnel, j'incline plutôt à penser que les dérives mondaines des trentenaires régressifs Théolier, Koozil ou Dabug rappellent au mieux les (més)aventures des Charlots ou de La Septième compagnie… On reconnaît les imbéciles à ce qu'ils sont incapables de dresser une apologie sans tuer leur sujet. Nassif, une fois encore, n'a pas démérité. Dommage pour Théolier qui méritait mieux qu'un panégyrique foireux et son inclusion dans l'une des pires livraisons du magazine officiel de la néo-bourgeoisie.

Bruno DENIEL-LAURENT

Texte publié dans Cancer! (N° 8 - septembre 2003)

© Bruno Deniel-Laurent


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