Angkor : le centre du monde
Bruno DENIEL-LAURENT
Bouts du monde - été 2018

Longtemps, j’ai refusé de me rendre à Angkor. A chacun de mes séjours cambodgiens, j’évitais soigneusement de visiter ce que la novlangue de l’industrie touristique appelait déjà le spot incontournable de l’Asie du Sud-est, lui préférant des horizons moins courus. Cette résolution, à laquelle je me suis tenu lors de mes six premiers voyages au pays des Khmers, n’était pas motivée par le snobisme, le désintérêt culturel ou la peur des foules : je voulais simplement être sûr de mériter la cité antique, me gargarisant de ma frustration grandissante, persuadé que le désir maîtrisé était une bonne dynamique d’approche. Tout en me confrontant aux quatre horizons du Cambodge – de Pailin au Ratanakiri, des quartiers rosâtres du port de Sihanoukville jusqu’aux districts chams de Phum Trea –, je me préparais à la rencontre ultime. Et chaque année la lecture des glorieux pionniers de l’Ecole française d’Extrême-Orient m’exaltait toujours plus. En 2007 je trouvai au marché russe de Phnom Penh un fac-similé du chef d’œuvre de Maurice Glaize, Les monuments du Groupe d’Angkor, publié en 1944 à Saïgon, livre admirable d’érudition que je lus et relus, six ou sept fois peut-être, tâchant de mémoriser, sans grand succès, les détails de la chronologie angkorienne, les plans tarabiscotés des temples-montagnes ou les imbitables noms posthumes des souverains khmers – les Paramanirvanânapada, Brahmaloka et autres Mahâparamasangatapada… C’est dans le livre de Glaize que j’appris la signification du mot angkor : traduit du khmer ancien, il signifie la « ville », non pas seulement la polis – la cité, son territoire et ses résidents – mais plutôt ce que les Romains nommaient l’Urbs, c’est-à-dire la « Ville parmi les villes » dont l’ambition relève à la fois du royal et du divin, du spatial et du céleste. La plus exacte traduction d’angkor – celle que l’on doit avoir en tête lorsqu’on y pénètre pour la première fois – pourrait donc être celle-ci : la Ville royale qui est au centre du monde.

En 2010, je m’estimai enfin prêt à me frotter à la Ville. Mais avant de me rapprocher des illustres temples de l’Angkor central, je préférai commencer par ce que l’historiographie contemporaine désigne sous le nom générique de cités pré-angkoriennes. Après avoir quitté à l’aube les villages musulmans de Kroch Chhmar, je me suis donc arrêté à Kampong Thom, à deux cents kilomètres au sud-est d’Angkor, où se niche le petit ensemble de Sambor Prey Kuk. Ces « temples de la forêt luxuriante » – c’est ainsi que l’on peut le traduire en français – portent admirablement leur nom, l’écrin végétal qui les entoure n’étant pas seulement touffu mais aussi miraculeusement dénué de toute présence touristique. Les temples shivaïtes de Sambor Prey Kuk, répartis en trois groupes, sont de taille modeste, décatis et dévorés par la végétation, mais ils forment une excellente introduction à Angkor puisqu’ils ont été construits au début du VIIe siècle, un demi-millénaire avant les temples « centraux ». On peut donc tranquillement, à Sambor Prey Kuk, s’initier aux techniques khmères de construction – c’est la brique qui prédomine ici, avec quelques linteaux en stuc et de rares usages du grès – et apprendre à reconnaitre les récurrences de la géographie sacrée hindouiste. Le groupe central du Prasat leo – une petite vingtaine de « temples des lions » répartis dans la forêt – offre des dispositions caractéristiques facilement discernables, avec des petites tours sanctuaires flanquées de gopura – « portes » – qui sont tantôt réelles, tantôt factices ; on y trouve aussi des séries de murs d’enceintes s’enserrant les uns les autres et des vestiges de bassins désormais asséchés. Bref, un mini-Angkor en puissance.

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Je suis resté trois jours à Sambor Prey Kuk – m’amusant à dénicher et croquer ici et là quelques étranges figures sculptées tout à tour graciles, grimaçantes ou démoniaques – après quoi je me suis mis en chemin vers Siem Reap, la ville champignon devenue le réceptacle bétonné des deux millions de touristes qui, en bus, en tuktuk ou en vélo électrique, se déversent chaque année dans les ruines angkoriennes. Mais avant de pénétrer dans les temples centraux, il me fallait encore vivre une étape de mon apprentissage et m’arrêter pendant deux jours dans le complexe du Rolûos, une (autre) capitale royale depuis laquelle le pays fut administré entre 854 et 889. Répondant au nom chantant d’Hariharâlaya, centrée sur le temple d’Etat du Bakong, cette cité a bien résisté aux assauts des siècles ; aussi pour la première fois de ma vie je pus ressentir le poids de la monumentalité khmère et gravir, enfin, un « temple-montagne ». Et qui gravit un temple-montagne gravit le mont Meru ! Car chacun des temples-montagnes d’Angkor est conçu comme une réplique du Meru des traditions hindoues, sommet mythique où trônent les trente-trois divinités fondamentales de l’univers. Sur chacun de ces temples se trouve nécessairement un sanctuaire central au sein duquel le « Roi du monde » était adoré sous la forme du linga royal, statue phallique symbolisant à la fois l’essence divine du souverain et le dieu Shiva, et au culte duquel était consacrée une famille de prêtres. Après avoir « escaladé » le Bakong – qui, vu depuis sa base, semble plus imposant qu’il ne l’est en réalité grâce à l’efficace illusion optique de la réduction proportionnelle de ses gradins successifs –, j’ai ouvert mon Glaize où ces mots exaltants sont tombés à pic : « Le Bakong est celui qui répond le mieux à l’idée du Meru cosmique à cinq niveaux, correspondant de bas en haut au monde des Nâgas, des Garudas, des Rakshasas, des Yakshas puis des Mahârâjas ; c’est ainsi, ramenée à des proportions plus modestes, la conception du temple de Jérusalem avec sa terrasse des païens accessibles à tous, celle des femmes juives, puis des juifs, de l’autel des sacrifices, celle enfin portant le « Saint » où l’on officiait chaque jour et le « Saint des Saints » ouvert au seul Grand-Prêtre une fois l’an. » Les mots de l’illustre Maurice Glaize sont essentiels : on peut certes monter en haut du Bakong pour admirer la vue ou se dégourdir les jambes, mais il faut savoir que l’on commet à chaque fois une forme de sacrilège puisque l’on pénètre dans un espace interdit de toute éternité au profane, à l’homme de peu de foi, au non-qualifié.

Redescendu sur terre, j’ai pris mes quartiers dans une guest-house de Siem Reap, à quelques encablures du quartier festif de Pub Street où je me suis imbihé d’Anchor beer – immodérément ça va sans dire – dans un estaminet breton (où n’en trouve-t-on pas ?). Ça y était : je n’étais plus qu’à quelques kilomètres de ces temples « cartes postales » dont les figures archicélèbres ornent les murs (ou les aquariums) d’à peu près tous les restaurants sino-cambodgiens du monde... Mais avant cela, je voulais respecter la chronologie angkorienne, et je décidais de débuter par le Bakhèng, le premier temple-montagne bâti sur l’actuel site d’Angkor. Armé de mon Glaize et de diverses études de l’EFEO, je me présentai en fin d’après-midi, bien décidé à observer de visu les compositions numérologiques qui présidèrent à son architecture. Je déchantai vite : non seulement le temple était en piteux état, plusieurs tours étant effondrées ou manquantes, mais il grouillait de touristes chinois braillards et crachotants : c’est en effet ici que les tour-opérateurs et autres promènes-couillons ont l’habitude de relâcher leurs cargaisons de touristes à l’heure de l’apéro... Il est vrai que le Bakhèng surplombe depuis une position nord-ouest le temple d’Angkor Vat qui bénéficie alors de teintes d’une beauté déchirante grâce à la lumière du soleil couchant. Je renonçai à ma visite, préférant aller m’encanailler dans la Pub Street pour mieux revenir le lendemain matin aux premières heures de l’aube. Enfin seul, ou presque, et assez concentré pour pallier les parties manquantes du Bakhèng grâce aux ressources de mon imagination, je pouvais enfin découvrir l’étendue du symbolisme numérologique des architectes khmers. Voilà alors ce que je notais fébrilement dans mon petit carnet : le Bakhèng comporte 7 niveaux ; sur le premier plan de base sont disposées 44 tours en briques, 10 sur chaque face et 4 tours d’angle. Ensuite, levant la tête, on observe un massif de 5 plateformes d'étendue décroissante de bas en haut mais d'égale hauteur, chacun de ces 5 degrés portant 12 tours en grès, une à chaque angle et 2 autour de chaque escalier, ce qui fait donc un total de 60. Enfin, au sommet, domine une plateforme supérieure portant un quinconce de 5 tours-sanctuaires, une à chaque angle, la plus haute se trouvant évidemment au centre du temple. Bref, je notais la présence de 108 bâtiments réparties autour du sanctuaire central. Ce nombre n’est pas le fruit du hasard : dans la Tradition hindoue, les chiffres 1, 0 et 8 sont en effet censés être suffisants pour décrire l’ensemble de l’univers. Par ailleurs, les Upanishad sont traditionnellement au nombre de 108, le chapelet hindou se constitue de 108 perles de bois, et Shiva – à l’instar d’autres divinités – possède 108 noms…

Mais seuls les oiseaux et les magiciens peuvent embrasser d’un seul regard ces 108 + 1 tours ! Nous autres, pauvres humains dénués d’ailes et de vision panoramique, sommes condamnés à observer le Bakhèng depuis le sol : tandis que j’appréhendais le temple-montagne depuis l’est, je constatais que l’on ne pouvait voir que 10 tours de base : il y en avait pourtant 12 par face (10 + 2 tours d’angle) mais les architectes khmers s’étaient arrangés pour que 2 tours extérieures camouflent 2 tours d’escaliers. Sur les 5 gradins, je distinguais 4 tours par étage, et au sommet 3 tours sur les 5 m’apparaissaient (la « grande » tour centrale et les 2 tours des angles de la plateforme placées de mon côté). Je renouvelais l’expérience depuis le nord avec, évidemment, les mêmes effets optiques : quel que soit le côté auquel on fait face, le Bakhèng offre toujours 33 tours visibles (10 + 20 + 3), nombre privilégié ici aussi puisqu’il correspond aux 33 divinités fondamentales des textes védiques. Une seule tour sur les 109 est visible depuis les quatre horizons : il s’agit de la tour centrale, symbole du Principe premier, du Brahman. De la même façon, les 5 tours disposées en quinconce sur la terrasse supérieure du Bakhèng ont pour fonction de symboliser les 5 sommets du mont Meru décrits par les textes sacrés hindous. Mais seules 3 tours sur 5 sont visibles pour celui qui regarde une face du temple ; elles forment ainsi en face de chaque point cardinal une triade monumentale qui correspond à la triade divine, ou Trimurti – Brahma le « créateur », Vishnou le « préservateur », Shiva le « transformateur » – tout en faisant partie du quinconce répondant aux 5 sommets du Meru… Ces brahmanes avaient décidément pensé à tout !

Le Bakhèng jouxte Angkor Vat et Angkor Thom, mais je décidai de différer encore un peu ma découverte des temples centraux. Après tout, j’avais attendu dix ans, je n’étais pas à un jour près... Puis je voulais me rendre là où tout a commencé. Car l’ère angkorienne est strictement datée et précisément localisée : Angkor est né en 802 sur les hauteurs du Phnom Kûlen. A Siem Reap, un moto-dup accepta de m’y convoyer pour vingt dollars. Le Phnom Kulên – en français le « Mont Litchi » – se trouve à quelques 40 kilomètres au nord-est d’Angkor Vat. C’est un lieu de pique-nique où les Khmers viennent se délasser en famille et profiter de la fraîcheur arborée de la rivière des Mille Lingas. Pour un œil profane, le Kûlen n’a pas grand-chose de paradisiaque tant il a pris le visage hideux d’une décharge à ciel ouvert, le tout sous l’œil torve des militaires cambodgiens qui n’hésitent jamais à rançonner, d’ailleurs fort légalement, les quelques balang – touristes « blancs » – qui ont le courage de s’y rendre. Les amateurs de splendeurs angkoriennes risquent aussi d’être déçus : il y a bien une quarantaine de ruines dispersées à travers la forêt, mais celles-ci n’ont rien de très spectaculaires, ce « premier Angkor » ayant été abandonné il y a bien longtemps, en 854, au profit justement de Rolûos... Mais l’importance du Kulên, en terme de civilisation et de symbolisme, reste exceptionnel puisque c’est là que Jayavarman II – un contemporain de Charlemagne – s’est fait reconnaitre en 802 comme « monarque universel » au terme d’une cérémonie sacrée dûment exécutée par un prestigieux brahmane. L’acte institué par le premier souverain d’Angkor procède d’une insoumission que nous pourrions presque qualifier aujourd’hui de « patriotique » : né dans une famille khmère exilée dans le pays de Javā, le jeune prince, revenu sur la terre de ses origines, refusait de voir son pays demeurer sous la tutelle des rois javanais. Ainsi, obéissant à une double loi terrestre et céleste, il institua le culte du devaraja, mot-valise sanskrit que l’on pourrait traduire par « dieu-roi » mais qu’il serait plus rigoureux de saisir intuitivement sous le sens de « Roi du Monde » : Jayavarman II devint cette année-là le souverain cakravartin, « Celui qui tourne la Roue ». On est là au cœur de la métaphysique hindoue : cette Roue du cakra, qui bringuebale les éléments manifestés du monde et nos pauvres existences humaines, est mise en mouvement par un « essieu central » qui reste immobile – ou plutôt, pour être exact, au-delà du mobile et de l’immobile. Jayavarman II et les rois angkoriens qui lui succédèrent manifestaient donc un principe d’équilibre depuis le centre de la « Ville », une force centripète qui se conjuguant au mouvement centrifuge d’expansion territoriale était censé apporter harmonie et prospérité au monde, et en premier lieu au royaume khmer.

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Ainsi lustré par l’eau baptismal du Kûlen, je me sentais prêt à enfin m’introduire dans les glorieux vestiges de l’empire khmer. Dans les jours qui suivirent je fis mes premières approches de ces temples qui me travaillaient depuis tant d’années. Décrire ce que je ressentis en pénétrant pour la première fois à Angkor Vat, dans le Bayon, à Preah Khan ou à Bantéay Srey exigerait un espace qui ne tient pas dans ces quelques pages. Je ne regrettais pas, en tous cas, d’avoir attendu aussi longtemps. Parmi les différentes manières – d’ailleurs non exclusives entre elles – d’appréhender Angkor, la plus commune, prédominante à l’ère du tourisme de masse, consiste à ne pas s’embarrasser de connaissances superflues afin de se laisser dévorer par l’indéchiffrable beauté de ses ruines monumentales. Après tout, il n’est point besoin de connaître la symbolique et la destination religieuse des statues, des linteaux et des tours-sanctuaires d’Angkor pour être sensible à leur force expressive. Le moins renseigné des visiteurs peut, lui aussi, être touché par la gracile féerie des danseuses apsara et les étranges sourires ourlés des tours-visages du Bayon… Comment  se sentir en connivence avec ces ruines – dont beaucoup n’ont aucun caractère spectaculaire – sans une connaissance minimale du substrat religieux des anciens Khmers, et donc de l’hindouisme et du Grand Véhicule ? J’en ai eu la confirmation un soir alors que je me trouvais devant un petit sanctuaire situé au nord d’Angkor, Neak Pean – en français « Les serpents enroulés ». L’endroit, boudé par les touristes, est bien modeste : un « simple » étang carré, saumâtre quand il n’est pas asséché, avec en son centre un minuscule sanctuaire, le tout entouré de quatre petites pièces d’eau. Comment être sensible à ce lieu si piètre en apparence si l’on ignore qu’il a été conçu comme une réplique du plus éminent des lacs himalayens, le lac Anavatapta, considéré comme la source de tous les fleuves sacrés de l'Inde dans la cosmologie bouddhiste ? Ainsi, suivant les écritures bouddhistes qui désignent des bassins où viennent se baigner rois et divinités, les quatre bassins distincts de Neak Pean peuvent figurer les baignades réservées. Et à l’imitation du texte décrivant quatre bouches d’où sortent des fleuves sacrés, on trouve à chaque point cardinal de Neak Pean des gargouilles en forme de masque d'homme, de lion, de cheval et d'éléphant. Comme dans le cas du Bayon, cette symbolique himalayenne a une fonction à la fois religieuse, magique et politique : le grand souverain Jayavarman VII, traumatisé par l’effondrement d’Angkor en 1177 face aux armées chames, a voulu rétablir une autorité incontestable et invincible, et Neak Pean est entré dans cette entreprise de restauration du royaume. Sirotant une bière et un ananas gentiment coupé en cube par une mamie khmère sur le bord des bassins de Neak Pean, j’avais la chance d’avoir avec moi un texte de Jean Boisselier qui décrivait justement le symbolisme architectural de Neak Pean : « Les textes bouddhiques nous permettent de comprendre pourquoi le Lac Anavatapta et la vertu de ses eaux jouent un rôle primordial. Ils nous révèlent, en effet, que, d'une part, le Lac durera autant que le kalpa, donc que ce monde dans lequel nous vivons, devant être le dernier à s'assécher à la fin des temps... Il est, d'autre part, bien établi que la possession de ses eaux assure au détenteur le plus haut degré de puissance magique. (…) Dès lors, on comprend toute l'importance de la réplique khmère d'Anavatapta : le Cambodge, semblable à l'Himalaya, est devenu le séjour de prédilection pour tous les dieux et cela jusqu'à la fin du kalpa... Et pendant tout ce temps, ses souverains seront assurés de disposer de la puissance universelle, cette puissance ne pouvant être discutée puisque, grâce à l'initiative de Jayavarman VII, ils seront les seuls à pouvoir disposer des eaux du Lac... La fondation a donc un effet double pour le Cambodge : elle garantit au royaume la durée en même temps qu'elle assure l'universalité à ses souverains... » Quand on sait qu’un kalpa dure un peu plus de quatre milliards d’années – au terme desquels Brahma fait une sieste bien méritée ! –, cette ambition du souverain khmer apparaît autant admirable que démesurée…

Neak Peân s’inscrit d’ailleurs dans un ensemble beaucoup plus vaste. Pour prendre la mesure d’Angkor, il suffit d’étaler devant soi une carte ou une fenêtre Google Earth ™ et de noter les « coïncidences » géographiques. C’est ce que j’ai fait lors de mon dernier séjour, en mars 2017 : il vous apparaîtra aussitôt que plusieurs groupes de temples peuvent être alignés ou disposés géométriquement. En 1939, George Groslier – premier conservateur du Musée national du Cambodge – avait déjà relevé une trentaine d’alignements ou de figures qui semblent prouver l’existence d’une géographie sacrée de grande ampleur. Ainsi il a noté l’alignement ouest-est reliant Phimeanakas, la Porte de la Victoire, Spean Thma et le Mébon oriental ; et calculé que les distances entre Neak Peân, Phimeanakas et la porte occidentale du monastère de Prah Khan sont rigoureusement égales à 2 560 mètres… De la même façon, il a mis en évidence le fait que le Bakhèng, le Prah Khan et Banteay Kdei forment un triangle équilatéral de 4 640 mètres. Pierre Paris, dans un numéro de 1941 du Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, est allé plus loin en exposant le grand nombre des temples situés sur des alignements solsticiaux. En se basant sur deux points d’horizon (le coucher du soleil un soir de solstice d’hiver, et le lever de soleil un matin de solstice d’été), il démontre qu’on peut déterminer une ligne reliant deux ou plusieurs temples, parfois distants les uns des autres de dix kilomètres ! On sait en outre que l’importance du Nord-Est, correspondant grosso modo à cet axe solsticial, est notable dans les rituels funéraires cambodgiens, et ce jusqu’à aujourd’hui. La célèbre Porte des Morts – la seule des cinq Portes d’Angkor Thom qui ne soit pas orientée selon un axe cardinal – se situe d’ailleurs au Nord-Est de l’enceinte et elle est elle-même traversée par un axe solsticial Nord-Ouest  Sud-Est, la liant ainsi à la porte orientale de l'enceinte extérieure de Banteay Kdei, au temple de Ta Prohm et à Prah Palilay, quatre monuments également bâtis à l’époque du Bayon, au début du XIIIe siècle…

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Angkor, on le sait, était une agglomération extrêmement populeuse de quelques deux cents kilomètres carrés. Il serait vain de chercher les ruines des palais ou des harems : les rois khmers, y compris les plus puissants, vivaient dans des constructions en bois coiffées de toits en brique qui n’ont évidemment pas traversé les siècles. Il ne reste rien d’Angkor, sinon le plus important : son armature religieuse, fondée par des rois très pieux, conçue par d’éminents brahmanes et édifiée par une foule d’ouvriers plus ou moins asservis. A Angkor, plus qu’ailleurs, tout est religieux. Tout relève d’une Tradition dont les incarnations architecturales sont à mille lieux de notre fonctionnalisme contemporain. Combien de fois, à Angkor, ai-je rencontré des visiteurs qui pensaient, en toute bonne foi, reconnaître des fortifications dans un mur d’enceinte, ou qui assignaient aux douves d’Angkor Vat une fonction défensive ? D’autres visiteurs s’étonnaient de la raideur excessive des escaliers ou de l’exigüité de certains porches, se demandant comment ces temples pouvaient accueillir leurs fidèles... Et je me souviens aussi de ce truculent visiteur belge rencontré l’année dernière à Angkor Vat : féru d’histoire khmère, il s’étonnait après avoir scrupuleusement fait le tour des bas-reliefs qu’ils ne respectassent pas la chronologie des récits mythologiques… Il oubliait que ceux-ci ont été gravés pour honorer des dieux, pas pour faciliter la visite des touristes occidentaux !  Ce sont là des erreurs d’appréciation répandues, et il faut bien se persuader, en premier lieu, que les temples d’Angkor ne sont ni des châteaux-forts, ni des cathédrales, ni des palais. Comme le rappelait l’archéologue Georges Coedès, un temple comme le Baphuon, un monument funéraire comme Angkor Vat ou un panthéon comme le Bayon sont des résidences divines, dont le plan et la décoration doivent être interprétés, non de l'extérieur, mais de l'intérieur, du point de vue des dieux qui y demeurent.

 

La polis est morte depuis le XVème siècle, mais la « Ville », elle, s’exprime encore auprès de ceux qui veulent bien se pénétrer de la voix de ses divinités tutélaires. Pour comprendre Angkor – on me pardonnera, je l’espère, cette impudente prétention –, il faut donc accepter de se départir de tout ethnocentrisme et se mettre à l’écoute attentive de ses divinités fondatrices, même – et surtout ! – si elles ne sont pas tout à fait les nôtres.

Bruno DENIEL-LAURENT

Bouts du monde - N° 35 - été 2018