Apocalypse vidéo
A propos de La Mort en Direct, de Bertrand Tavernier. Version restaurée distribuée par Tamasa.

Ne tournons pas autour du pot : La Mort en direct de Bertrand Tavernier est l’un des plus grands films du XXe siècle. Tout y est miraculeusement beau : les étendus crépusculaires des Highlands et les résidences victoriennes de Glasgow, magnifiées par la lumière de Glenn et la musique de Duhamel, offrent à la sublime agonie de Katherine Mortenhoe (Romy Schneider) un écrin cinématographique dont on ne se remet pas. Récemment restauré, c’est un film à la charge prophétique intacte que nous retrouvons. Adapté d’un roman de Compton que Robert Louit, éditeur chez Calmann-Lévy, avait eu le bon goût de traduire, La Mort en direct se confronte à la plus fondamentale des problématiques actuelles : que peut faire une âme libre face à l’emprise arachnéenne de la vidéo ? Le film se concentre autour de la figure révoltée de Katherine Mortenhoe : atteinte d’une maladie incurable, elle subit les harcèlements d’un producteur (Harry Dean Stanton) qui veut en faire l’héroïne d’une émission, Death Watch, où les spectateurs suivraient jour après jour le feuilleton de sa décrépitude. Le producteur s’enorgueillit d’être un innovateur et le slogan de l’émission est taillé pour la gloire : « La télévision n’existait pas VRAIMENT avant Death Watch… » Mais Katherine refuse le contrat et se réfugie dans des quartiers périphériques où elle croit pouvoir échapper aux caméras. Un jeune homme à l’œil malicieux (Harvey Keitel) la protège dans sa fuite et la soutient lorsqu’apparaissent les symptômes de sa maladie. Mais l’homme appartient à la Production : une micro-caméra lui a été greffée dans l’œil et chacune des images volées à l’insu de la mourante seront transférées, montées, diffusées…

 

Vingt ans avant les émissions d’Endemol, trente ans avant l’ébranlement du projet GoogleGlass© – ces lunettes équipées d’une micro-caméra reliée à internet en Bluetooth –, Bertrand Tavernier imaginait donc un monde qui est (presque) devenu le nôtre : un monde où les individus s’équipent de béquilles chimiques, pilules « mémorisantes » ou « euphorisantes », tandis que les classes dangereuses s’entassent loin des centres-villes ; un monde où les vieux meurent « dans la dignité », le corps et l’âme engourdis par des substances dissoutes dans leurs capillaires et où la peur sacrée de la mort s’affadit dans un brouillard d’émotions régressives ; un monde où les faiseurs d’image s’intéressent à tout mais sans jamais rien prendre au sérieux, où chaque citoyen-spectateur épouse la définition que Bernanos donnait de l’homme de ce temps : le cœur dur et la tripe sensible. Nous aurions pu dire que La Mort en direct annonçait l’impudique médiocrité de la téléréalité mais sans doute est-ce pire : le viol symbolique subi par Katherine Mortenhoe, réifiée par la caméra imperceptible de son faux-ami, nous le subissons tous, désormais, surtout dans ces moments où portés par une ivresse vibrionnante ou une joie frénétique il se trouve toujours un imbécile armé d’un téléphone dernier cri pour vouloir fixer  numériquement nos transports d’allégresse plutôt que de les partager fraternellement. Dans La Mort en direct, le violeur d’image n’est pas un pervers mais un jeune homme cool, excité à l’idée de participer à une expérience fun. Il y a une justice puisqu’il devient aveugle, tel un anti-mendiant de Jéricho. Ruinant le storytelling de Death Watch, Katherine/Romy, quant à elle, parvient à se cacher pour mourir. On le sait depuis toujours : c’est la beauté qui sauvera le monde.

Bruno DENIEL-LAURENT