Anatomie du nouveau Califat
A propos de L’État islamique, de Thomas Flichy de la Neuville et Olivier Hanne, BG Éditeur, 176 p., 15 €.

Qu’on le veuille ou non, l’émergence de Da’esh (acronyme arabe de l’État islamique) nous concerne au plus près, ne serait-ce que parce que des centaines de citoyens français combattent désormais dans ses rangs ou, à l’instar d’Amedy Coulibaly, se revendiquent de cette enivrante « utopie califale » assise depuis l’été 2014 sur un vaste territoire. Le livre que Thomas Flichy de la Neuville et Olivier Hanne consacrent à l’État islamique se révèle à cet égard précieux puisqu’en associant leurs domaines d’étude respectifs (géopolitique et histoire de l’islam), ils proposent une analyse approfondie d’un État de facto dont le type échappe pour l'instant aux définitions classiques. Si les auteurs reconnaissent que le contexte géopolitique – invasion américaine et guerre civile en Syrie – explique en grande partie l’émergence politico-militaire de Da’esh, ils démontrent surtout en quoi ce projet s’appuie sur la longue mémoire sunnite et la « nostalgie » du califat abbasside que les thuriféraires de l’État islamique réactivent de façon obsessionnelle. Contre ceux qui en Occident nient le caractère « islamique » de Da’esh (pour la résumer à une « organisation criminelle »), les auteurs rappellent au contraire que c’est sa double dimension, politique (la prétention à l’hégémonie califale) et religieuse (l’affirmation qu’il est la réalisation eschatologique de l’islam), qui assure son succès, son prestige s’imposant à la fois auprès de jeunes Européens « idéalistes » et de sunnites irakiens pourtant issus du baasisme laïc. Ainsi s’il est vrai que la propagande de Da’esh peut s’exercer sur des déclassés sociaux, elle attire avant tout des croyants sincères, des « fanatiques rationnels » nourris aux textes des grands théologiens rigoristes du Moyen-âge, tel Taymiyya, référence incontournable du salafisme révolutionnaire. La troisième partie du livre est tout aussi passionnante, s’intéressant à l’impact de la révolution califale sur les acteurs régionaux (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie, Kurdes, etc.) et aux stratégies adoptées par ces derniers. Les auteurs proposent aussi courageusement trois scénarii possibles à l’horizon 2020, achevant de nous persuader que l’Orient n’a pas fini de nous stupéfier par ses métamorphoses.

Bruno DENIEL-LAURENT