Quel méchant êtes-vous ?
A propos du Dictionnaire de la méchanceté, Max Milo, Beaux-Livres, 382 p., 49 €.

Le méchant, étymologiquement, est celui qui « méchoit » : brusque dégringolade vers l’abîme du mal ou paresseux oubli du Bien, du Beau et du Juste, la méchanceté est une chute, mais Simone Weil savait déjà que cette glissade vers l’en-bas est presque toujours piètre et monotone, contrairement à la sainteté dont les élans sublimes restent invisibles à l’homme du commun. Et c’est sans doute parce que le mal réel – même lorsqu’il est atroce – est désespérément ennuyeux que nous aimons tant farder le mal imaginaire de mille attraits rutilants. Les auteurs de l’ambitieux Dictionnaire de la Méchanceté que publient les éditions Max Milo n’ont pas lésiné sur le maquillage : d’une incontestable beauté formelle, ce livre participatif regorge d’entrées dédiées aux « méchants » archétypaux, mêlant Satan et les empoisonneuses, Dracula et les Khmers rouges, la poupée Chucky et les tricoteuses jacobines. Reconnaissons-le : plombé par sa prétention « interdisciplinaire », pollué par l’inégal talent des contributeurs, l’ouvrage est parfois à la peine, et le lecteur doit s’attendre à tomber sur des entrées décevantes (« Tatie Danielle »), désespérément anecdotiques (« Homophobie ») ou carrément hors-sujet (mais que diable vient faire Jacques Vaché dans ce dictionnaire ?). Dieu merci, les bonnes contributions ne manquent pas et l’on s’émeut de retrouver quelques belles figures françaises : ceux qui n’ont pas lu les Chroniques maritales  de Marcel Jouhandeau pourront ainsi faire la connaissance de son épouse Elisabeth Toulemont dont la cruauté inspira à l’écrivain de superbes pages ; on suit aussi Louise de Bettignies, héroïne lilloise de la Première guerre mondiale, dans l’enfer de la prison de Siegburg dirigée par le tortionnaire sadique Herr Dürr ; enfin on s’amusera de retrouver dans cette galerie bigarrée la figure de Philippe Muray, écrivain dont la « méchanceté » rabelaisienne, loin de nous encourager à creuser la fosse béante du conformisme, savait mieux que quiconque mettre à nu la « tyrannie du Bien », autre nom de la paresse morale et spirituelle de notre temps. On le sait depuis Bloy : il est des « méchants » qui nous apprennent à ne pas choir.

Bruno DENIEL-LAURENT