La fin du monde pour les nuls
Sujet d'ouverture publié dans Marianne à propos des livres Les Fins du Monde, de l’Antiquité à nos jours, de Jean-Noël Lafargue, François Bourin, 312 p., 45 € ; Le Syndrome de Babylone, d’Alain Musset, Armand Colin, 360 p., 22,50 € ; L’Apocalypse cinéma, de Peter Szendy, 158 p., 15 €

Dans ce monde qui n’en finit pas de finir, les prophètes ne sont plus ce qu’ils étaient. Ainsi, à mesure que le terme soi-disant fatal se rapproche de notre horizon, la « petite peur » du 21 décembre 2012 semble s’amollir peu à peu dans le néant sensationnaliste d’où elle procède. Inventée par José Argüelles (prophète autoproclamé des « Mayas galactiques »), instrumentalisée par l’équipe de communication de 2012 (le film-catastrophe de Roland Emmerich), relayée par une myriade de sites ufologiques puis finalement retournée en argument publicitaire par l’office du tourisme mexicain, la prédiction du 21 décembre rejoindra bientôt, et c’est tant mieux, les vaticinations de Paco Rabanne dans les poubelles du pseudo-millénarisme contemporain.

On aurait tort, toutefois, de repousser avec dédain la question apocalyptique sous prétexte que celle-ci est posée avec un aplomb risible par ces milliers de gogos qui non contents de s’être ruinés en kits de survie aspirent maintenant à rejoindre une soucoupe volante sur les hauteurs du village de Bugarach dans l’Aude. Car méditer sur l’apocalypse n’est pas une activité oiseuse : c’est poser la question hautement tragique et infiniment actuelle de notre devenir collectif et individuel ; c’est sonder, au-delà de nos eschatologies personnelles, la légitimité de l’homme sur une planète qu’il a maîtrisée et, souvent, dévastée.

Les studios d’Hollywood et les vendeurs d’iodure de potassium (il faut bien se prévenir des futures radiations nucléaires !) n’ont pas été les seuls à profiter du buzz du 21 décembre : nombre d’ouvrages « apocalyptiques » ont dernièrement enrichi – ou alourdi, c’est selon – les catalogues de l’édition française. Les éditions François Bourin nous proposent ainsi un beau livre pourvu d’une édifiante iconographie, façonné pour le sapin de Noël : Les Fins du Monde, de l’Antiquité à nos jours, de Jean-Noël Lafargue, qui entreprend de dessiner un large panorama des visions cataclysmiques issues des champs religieux ou profane. Le propos, borné par les strictes limites de la vulgarisation, s’ordonne selon un plan chronologique, s’ouvrant sur les récits eschatologiques traditionnels (égyptiens, brahmaniques, grecs, etc.) et s’achevant avec les productions contemporaines, dominées par les périls nucléaires, technologiques ou écologiques. Le chapitre sur l’Apocalypse de Jean de Patmos n’est pas le moins intéressant : l’auteur nous rappelle utilement que ce texte mystérieux, sculpté de symboles et d’allégories, peut être lu comme une prophétie en devenir ; l’Apocalypse, pour le dire autrement, serait un dévoilement continu, inscrit à la fois dans l’histoire et au-delà de l’histoire, une révélation simultanée du passé, du présent, de l’avenir. Mais l’exégèse johannique est périlleuse : ainsi, Jean-Noël Lafargue, non sans humour, rappelle que « L’Antéchrist fut successivement Néron, le pape, l’anti-pape, Mahomet, Olivier Cromwell, Pierre Le Grand de Russie, Napoléon et, plus récemment, Oussama Ben Laden ou encore Barack Obama. » Plus sérieusement, d’autres exégètes préfèrent aujourd’hui affirmer que le « millenium », ces mille années au terme desquelles Satan doit être « relâché » dans le monde, correspondrait à l’âge d’or de l’Eglise catholique, âge qui se serait clôt au Moyen-âge avec l’émergence des premières banques d’affaire en Lombardie… De là à voir dans le chiffre de la Bête – DCLXVI –, la réunion des six unités arithmétiques sur le boulier du commerçant, c’est-à-dire le symbole du libéralisme naissant, il n’y a qu’un pas que certains franchissent avec entrain.

Si l’eschatologie chrétienne – et ses hérésies – occupent une large place dans le livre de Jean-Noël Lafargue, on regrettera amèrement que deux pages seulement aient été offertes à l’eschatologie islamique. On sait en effet que les signes annonciateurs de la fin des temps, signes « mineurs » ou « majeurs », continuent d’être largement guettés dans les pays musulmans, et pas seulement dans les sociétés de tradition chiite. L’auteur en donne d’ailleurs une liste qui laisse songeur : « Les incompétents se verront confier des responsabilités et les imbéciles seront écoutés ; les musulmans seront victimes de l’acharnement des nations ; les hommes satisferont des hommes, et les femmes, des femmes ; les gens négligeront la prière ; les objets renseigneront l’époux sur ce que fait sa femme ; les femmes seront dévêtues tout en étant habillées, etc. » On ne s’étonnera donc pas d’apprendre qu’il est des hommes de foi qui, allumant leur écran de télévision, se préparent résolument au retour glorieux du Mahdi et de Jésus-Îsâ…

Éloignés, du moins en apparence, des eschatologies traditionnelles monothéistes, les deux derniers chapitres du livre nous transportent dans les temps contemporains, marqués par le sceau indélébile de la Bombe. L’auteur cite avec justesse la célèbre phrase de Günther Anders : « Puisque nous possédons maintenant la puissance de nous entre-détruire, nous sommes les seigneurs de l’Apocalypse. » Désormais la menace n’est plus simplement cosmique : elle devient atomique, robotique, climatique ou bactériologique, mais avec cette idée entêtante que la catastrophe à venir sera de toutes façons le fruit de ce  que Jean-Pierre Dupuy appelle notre « humanisme orgueilleux ». L’homme a vaincu la crainte des colères divines : à lui d’affronter maintenant la terreur des bêtises humaines.

Autre essai, Le Syndrome de Babylone d’Alain Musset prolonge par certains aspects le livre de Jean-Noël Lafargue. Géographe et amateur hypermnésique de science-fiction, Alain Musset nous propose une sorte de guide de ces multiples géofictions littéraires et cinématographiques qui, traitant des fins du monde, cherchent autant à en exorciser l’angoisse qu’à en imaginer les possibles ravissements. De Lovecraft à Dominique Noguez, d’Abel Gance à Lars von Trier, chaque œuvre « cataclysmique » expose en effet des questions fondamentales et des réponses partielles : d’où viendra la catastrophe ? Qui la subira ? Et surtout : à quoi ressemblera, après le cataclysme, le nouvel ordre social ?

 

Imaginer et décrire une fin du monde, c’est donc déjà se demander ce qui mérite d’être détruit ou d’être préservé, c’est exposer une hiérarchie des valeurs et des fonctions. Les récits post-cataclysmiques exposent d’ailleurs souvent la catastrophe comme un moment de dévoilement, voire de régénération. Musset consacre plusieurs pages au Ravage de Barjavel qui, en décrivant un pays soudain privé de toute production électrique et où les citadins doivent retourner à la terre, esquisse le contre-portrait d’une civilisation bourgeoise moralement dévastée par son émollience et sa tiédeur. De la même façon, mais avec des accents marxistes plus prononcés, le roman de Mauro Corona, La fine del mondo storto (2010), décrit une société de survivants dont le salut repose exclusivement sur le savoir et la force de travail des paysans-prolétaires, enfin reconnus comme véritable classe productive.

 

Alain Musset, spécialisé dans la géographie urbaine, nous fait remarquer que les villes imprégnées de culture biblique semblent secréter un « syndrome de Babel », caractérisé par une condamnation radicale des modes de vie urbains et des valeurs qu’on leur accorde. Il est vrai que nombre d’écrivains ou de scénaristes apocalyptiques semblent éprouver une réelle jubilation de la dévastation : derrière les innombrables images de New York carbonisée ou de Los Angeles disparaissant sous les flots, ce sont évidemment les mythèmes des antiques cités corrompues et orgueilleuses qui reprennent langue, les mégapoles occidentales restant promptes à symboliser la démesure humaine, cette hybris qui est toujours in fine la cause et l’objet des cataclysmes vengeurs. Dans Soleil vert de Harry Harrison, New York n’est-elle pas surnommée Babylone-sur-Hudson ? Dans Une Lueur d’espoir, en 2001, Marc-Edouard Nabe ne déclame-t-il pas des extraits du chapitre XVIII de l’Apocalypse face à l’effondrement des tours jumelles ? Et ces dernières ne brûlaient-elles pas déjà, dès 1998, dans un film au titre effrontément johannique, Armageddon ? Musset nous montre d’ailleurs que ce sont souvent sur des « géosymboles » architecturaux que se concentrent les fléaux fictionnels. Notre bonne vieille Tour Eiffel elle-même n’échappe pas au jeu de massacre, et l’on en perçoit les ruines dans Independence Day, Mars Attacks!, ou Alien Resurrection.

 

Mais si le genre « apo » reste aussi prisé chez les cinéastes, en particulier américains, c’est peut-être aussi parce qu’il permet au cinéma de tester ses propres limites narratives et techniques. C’est du moins l’hypothèse que défend Peter Szendy dans un petit essai de pop philosophie, L’Apocalypse Cinéma, publié chez le producteur-éditeur nantais Capricci. En treize textes concis disposés en Cène (deux fois six textes entourant une « pause pour inventaire »), le philosophe pointe sa focale intime sur quelques scènes d’anthologie de blockbusters cataclysmiques afin d’y déceler des mises en abîme plus ou moins transparentes : une course-poursuite de Terminator y est ainsi analysée comme un « archi-travelling », le monstre gélatineux qui attaque la terre dans The Blob y est vu comme une métaphore de la pellicule filmique, etc.

 

Le principal mérite du livre réside dans l’hommage sensible que Peter Szendy rend au Melancholia de Lars von Trier. Décrivant la noirceur magistrale et suspendue du dernier plan, et l’état de sidération dans lequel il laisse le spectateur, le philosophe ne craint pas d’affirmer que Melancholia est le seul film à répondre absolument à cette exigence propre à une « apocalypse-cinéma » : la dernière image du film est la toute dernière image, « c’est-à-dire la dernière de toutes – de toutes les images passées, présentes ou à venir ». Il nous reste à espérer, dans l’hypothèse où Nibiru devait effectivement entrer en collision avec la terre vendredi prochain, qu’elle s’auréolera elle aussi de l’éblouissante beauté azurée de la planète Melancholia, et que nos humaines prophéties auront été à la hauteur de leur accouplement cosmique.

 

Bruno DENIEL-LAURENT

Marianne - décembre 2012