Rahmy, plus fort que le béton
A propos de Béton armé, de Philippe Rahmy, La Table ronde, 208 p., 17 €.

Automne 2011 : Philippe Rahmy est invité en résidence par l’Association des écrivains de Shanghai. L’écrivain (franco-germano-égyptien) possède une singularité : il souffre depuis son enfance de la maladie des os de verre. Persuadé que son handicap lui servira d’espéranto et que la douleur peut être un efficace interprète, Philippe Rahmy accepte de soumettre son corps fragile, jusque-là immobile et oint par la simple cuirasse de la littérature et de l’imagination, au risque des bousculades de la mégalopole chinoise. Dans la ville écrasée par la chaleur tropicale de l’automne et soumise aux marées populacières, la grisaille se démultiplie en milliers de nuances fractales et les chairs livides des chinoises courtes-vêtues assombrissent l’âme des hommes comme une goutte de lait trouble un verre d’eau pure. Dans ce face-à-face inédit entre le verre et le béton, l’écrivain convoque ses morts, repense à l’agonie du père, se souvient avoir plongé avec amour et froideur ses yeux dans les siens, une dernière fois comme enfant, une première fois comme male dominant. Et Shanghai, symbole incandescent de l’humanité, devient le lieu parfait pour songer à ce rhinocéros gravé au XVIIIe siècle par Dürer : capturée en Inde par un roi et expédiée en Europe pour le plaisir d’un autre roi, obligée de combattre un éléphant dans l’arène de Lisbonne, caressée par François Ier, la bête finira noyée, enchainée à fond de cale quand le bateau qui l’emmenait à Rome a coulé au large de la Ligurie. Ce rhinocéros, c’est un peu l’écrivain, bien sûr, exhibé par les mandarins des académies littéraires de Chine, vulnérable et cuirassé ; sauf que dans cet exil asiatique, l’homme porté par le souvenir des amours mortes-nées et des camarades trop tôt bousculés, nous aura donné une leçon de vie dont peu de valides sont encore capables.

Bruno DENIEL-LAURENT