En enfer avec Sedan
A propos de Résidence de Jean-Pierre Théolier,  Calmann-Lévy, 2004

Un large bandeau rouge - « Donnez-vous la peine d'entrer » - corsète la couverture de Résidence ; invitation ambiguë, à l'image de celles que l'on trouve sur le porche des maisons louches, visant moins à rassurer le lecteur qu'à l'introduire d'emblée dans l'univers glauque et séduisant de l'addiction.
 

Ce premier roman de Jean-Pierre Théolier devait initialement
se nommer la
Maison de la folie. Lorsque l'on sait que les cinq cents pages de ce « roman-monde » ont été écrites entre 1995 et 1999, c'est-à-dire au moment même où Marc Z. Danielewski sculptait sa labyrinthique Maison des feuilles, on se surprend soudain à croire à l'existence de correspondances souterraines et mystérieuses joignant les deux rivages de l'Atlantique.
Inspirée par les grands « neuronautes » américains, Burroughs et Philip K. Dick en tête,
Résidence expose la descente pathétique de Sedan, double mimétique de l'auteur, dans l'enfer de la drogue et de la trahison. Junkie multiforme, Sedan - « Mon nom est celui d'une défaite » - traîne sa dégaine hagarde dans les bas-fonds d'une ville portuaire de l'Ouest de la France ; passant ses journées entre les pharmacies conciliantes et les tabourets d'un rade piteux, il aime à invoquer le patronage de flamboyants défoncés (Debord, Gilbert-Lecomte, Baudelaire) mais se sustente piteusement sur le dos de ses compagnons d'infortune.
 

Un spectre hante la Résidence, autre nom donné à la société : occulte et omnipotente, une « Brigade des sentiments » et une « section de la Cédia », dirigées par le Prince (de ce monde), délèguent à des Présences le soin d'inoculer la division entre les Résidents. L'intrigue principale se double alors d'une dimension fantastique, transformant peu à peu le roman en une vaste fresque polyphonique. L'énergie du mal pousse ainsi Sedan à visiter l'entrecuisse d'une « merveille mince et souple » : Florence Bergamme. Ce faisant, il signe l'ultime forfait puisque Florence est la promise de son meilleur ami.
 

L'écriture de Théolier, tour à tour élégante et prosaïque, brouille les strates narratives, à la façon d'un Lowry ou d'un Dantec, collant ainsi au plus près de l'aliénation psychologique de son « héraut ». À l'instar d'un Jean-René Huguenin, écrivant qu'au fond « il n'y a que Dieu », Théolier/Sedan, arrivé au terme de son odyssée mortifère, découvre enfin - en négatif - cette banale et lumineuse vérité : « L'enfer est absence d'amour. » La présence invisible du Christ, on l' compris, nourrit l'oeuvre de part en part. Théolier, dans les derniers mots de sa postface, conte elliptiquement sa rencontre avec le Parfait : « Résidence était en quelque sorte la Grâce au travail, la Grâce qui faisait par Résidence son travail en moi pour que je consente à me rapprocher de Celui dont elle vient et dont je viens. »
 

Livre-monstre ambitieux et démiurgique, loin, très loin des minces plaquettes égotistes et complaisantes que l'édition française aime à produire en série, Résidence se lit comme une oeuvre de conversion, l'épopée douloureuse de l'amour inconditionné.

Bruno DENIEL-LAURENT

La Revue des Deux Mondes - avril 2004