Rojava :
une révolution communaliste
au Kurdistan syrien ?
Bruno DENIEL-LAURENT
La Revue des Deux Mondes - septembre 2016

Les guerres civiles, on le sait, offrent un terreau propice aux expérimentations utopiques et à l’érection d’États de facto. La dislocation de la Syrie a ainsi accouché de deux entités politiques inédites, radicalement antagonistes l’une de l’autre : d’un côté l’Etat islamique (« Da’esh »), dynamitant les frontières héritées des accords Sykes-Picot, s’affirme à l’avant-garde d’un « rêve califal » sunnite médiatisé à grands coups de discours néo-salafistes et d’audaces militaro-terroristes. De l’autre, le long de la frontière turque, 15 % du territoire syrien est désormais administré par le Parti de l'union démocratique (PYD), affilié à la mouvance kurde post-bolchevique dont le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) reste la matrice idéologique. Désignée sous le nom de Rojava (1), la zone autonome des Kurdes syriens s’appuie sur un projet politique « révolutionnaire » – inspiré par le fondateur du PKK Abdullah Öcalan – qui mêle des références appuyées au féminisme, à la laïcité, au communalisme et à l’écologie, ce qui ne manque pas de lui assurer des soutiens enthousiastes parmi les gauches radicales européennes. Né à la faveur d’un compromis avec le régime de Bachar el-Assad qui peinait à se battre sur tous les fronts, le Rojava tente depuis 2012 d’imposer sa légitimité aux yeux du monde : après avoir promulgué un « contrat social » précisant les règles de fonctionnement des trois « cantons auto-administrés » du Rojava et proposé un modèle de « système fédéral démocratique » applicable à l’ensemble de la Syrie, les dirigeants du PYD ont désormais pris l’initiative d’installer des représentations diplomatiques en Europe. C’est ainsi qu’un « office » a été inauguré à Paris le 23 mai dernier, près de l’Hôtel de ville, quelques semaines après l’ouverture de bureaux à Moscou et Stockholm.

Sur le strict aspect de la communication, les dirigeants du Rojava sont parvenus à susciter la sympathie d’une partie de l’opinion publique occidentale, largement abreuvée depuis 2014 par des reportages – parfois complaisants – glorifiant le courage des « amazones » du Kurdistan contre les « terroristes » de l’État islamique. Mais si l’image des Kurdes est positive en Europe, et si des soutiens militaires sont offerts aux combattants du Rojava (2), les chancelleries de l’UE et des États-Unis refusent toujours de reconnaître officiellement le bon-droit de leur « auto-administration », considérant la Coalition nationale syrienne – majoritairement contrôlée par les Frères musulmans et soutenue par la Turquie et les pays du Golfe – comme la seule opposition légitime à Bachar el-Assad. Privé de reconnaissance internationale, le Rojava est aussi encerclé par quatre puissances et toutes peuvent être considérées comme des ennemis, plus ou moins résolus : le plus grand danger vient évidemment de Da’esh avec lequel il partage une ligne de front de plus de trois cents kilomètres, ligne qui tend cependant à reculer au profit des forces kurdes, alliées à des tribus arabes et des milices assyriennes (3). Au nord, la Turquie ne cache pas sa franche hostilité au gouvernement du Rojava, accusé par Erdogan d’être sous la coupe du PKK et de participer à la vague de terrorisme qui ensanglante régulièrement Istanbul, Ankara et l’Anatolie. Quant au régime de Bachar el-Assad, il occupe encore des positions au cœur du Rojava, notamment dans les villes de Qamişlo et d’Hassaké. Quoique Damas tolère pour l’instant l’existence de fait du Rojava, des escarmouches meurtrières éclatent régulièrement entre soldats de l’armée syrienne et miliciens kurdes ; et il ne fait guère de doute que dans l’hypothèse d’une reprise en main du pays par le régime ba'athiste, celui-ci écraserait dans l’œuf l’expérimentation autonome kurde. Enfin, une frontière d’une quarantaine de kilomètres est partagée avec le Gouvernement régional du Kurdistan d'Irak, et c’est là l’un des seuls accès permettant de relier le Rojava au reste du monde.

Il est regrettable que les médias français pointent rarement l’étendue des divisions qui minent ces deux entités kurdes engagées l’une et l’autre dans la voie de l’émancipation politique : ainsi, le Rojava et le Kurdistan d’Irak ont beau être mobilisés dans un même et âpre combat contre l’État islamique, ils exposent des vues-du-monde qui semblent irréconciliables. L’autocratique président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, par ailleurs chef historique du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), éprouve ainsi une puissante inimitié contre la mouvance « gauchiste » à laquelle s’identifient le PKK et le PYD, ces derniers n’hésitant jamais de leur côté à dénoncer le caractère prétendument « patriarcal », « corrompu », « féodal » et même « fasciste » du vieux leader des Peshmergas. Le rapport à la Turquie des deux Kurdistans est aussi diamétralement opposé, Massoud Barzani entretenant des relations diplomatiques, économiques et sécuritaires très étroites avec le gouvernement d’Erdogan qui, dans le même temps, réprime avec une implacable violence les habitants et les maquisards des grandes villes kurdes d’Anatolie. Erdogan et Barzani partagent donc des intérêts communs : on estime ainsi que 80 % des 2000 compagnies étrangères installées au Kurdistan d’Irak sont turques (4), et les substantiels profits tirés de l’acheminement du pétrole kurde – via la Turquie – continuent de conforter cette amitié bien comprise. Les signes de cette « guerre froide » intra-kurde ne manquent pas ; ainsi, en mars 2016, l’administration du Kurdistan d’Irak a choisi d’imposer pendant deux mois un blocus contre les Kurdes syriens, interdisant aux personnes mais aussi aux marchandises de franchir la frontière dans un sens ou dans l’autre, ce qui a eu comme conséquence d’étouffer économiquement l’auto-administration du Rojava, de fragiliser son effort de guerre et de provoquer de terribles pénuries.

« La question d’Israël, moins souvent évoquée,

est elle aussi considérée de façon différente

par les deux Kurdistans. »

La question d’Israël, moins souvent évoquée, est elle aussi considérée de façon différente par les deux Kurdistans. Ainsi, l’on n’oublie pas, côté Rojava, que l’arrestation en 1999 d’Abdullah Öcalan – désormais emprisonnée sur l’île turque d’İmralı – a très probablement été co-réalisée par le Mossad. Dans ses écrits, notamment dans Confédéralisme démocratique – la « bible » des idéologues du Rojava –, Le fondateur du PKK se montre par ailleurs critique du projet sioniste, lui préférant le rêve d’une « Confédération Démocratique Egéenne Orientale » qui rassemblerait juifs, Arabes, Druzes et chrétiens... Massoud Barzani, tout au contraire, ne cache pas ses atavismes pro-israéliens. Il est vrai que les relations entre le Kurdistan d’Irak et le monde juif sont profondes : on l’oublie souvent mais une part notable de la population kurde d’Irak était autrefois de confession juive – il y aurait ainsi environ 200 000 Kurdes juifs aujourd’hui en Israël. Le clan du président Massoud Barzani lui-même a compté plusieurs rabbins et des personnalités juives de renom, notamment Asenath Barzani, une riche érudite qui au XVIIème siècle a financé et dirigé plusieurs yechivot à travers le Kurdistan. Autre signe de cette « amitié judéo-kurde » : en mai 2016, une cérémonie de commémoration de la Shoah a été organisée pour la première fois à Erbil, au Kurdistan d’Irak, et le projet de construction d’une synagogue a été annoncé par les autorités. Il est d’ailleurs certain qu’en cas d’accession du Kurdistan irakien à l’indépendance, Israël serait l’un des premiers pays à le reconnaître, suivant en cela la stratégie – définie par Ben Gourion – de « l’alliance de la périphérie ».

C’est donc un fossé, à la fois idéologique et géopolitique, qui sépare le projet du PYD syrien de celui de ses « frères » du PDK. Lorsque l’on part aujourd’hui à la rencontre des intellectuels ou des partisans du PYD, on ne peut qu’être étonné – surtout si l’on est français – de surprendre des rhétoriques qui nous rappellent certains pans de notre propre histoire. Il n’est pas rare d’entendre les jeunes Kurdes évoquer la Commune de Paris ou la Révolution française, et convoquer des figures aujourd’hui presque oubliées chez nous, tel l’historien Fernand Braudel ou Pierre-Joseph Proudhon… La Guerre d’Espagne – en particulier les expériences libertaires de la Catalogne – et les luttes du Chiapas sont aussi régulièrement convoquées dans les « académies » du Rojava. Pour mieux comprendre comment un pan entier du territoire syrien – sur lequel vivent tout de même trois millions de personnes – est aujourd’hui administré par une organisation « gauchiste », il est nécessaire de faire un retour en arrière. Fondé au début des années 2000, le PYD peut raisonnablement être considéré comme la branche syrienne du PKK, lui-même créé en Turquie en 1978. S’inscrivant dans le sillage des guérillas marxistes-léninistes, à l’instar des maoïstes du Sentier Lumineux et des Tigres tamouls, le PKK réclamait alors la création d’un grand Kurdistan unitaire appuyé sur la dictature de classe du prolétariat. Le culte du chef – Abdullah Öcalan – y était scrupuleusement enseigné, et une discipline de fer exigée de la base, les dissidents ou les contestataires étant l’objet de purges régulières. L’arrestation d’Öcalan en 1999 ouvre une autre séquence : emprisonné, le « Lénine kurde » en appelle au cessez-le-feu et à un règlement pacifié ; puis, découvrant les œuvres du philosophe libertaire américain Murray Bookchin, Öcalan se prononce en faveur d’un aggiornamento de la doctrine du PKK. Abandonnant tous les dogmes bolcheviques qui structuraient jusque-là l’action de son organisation, il vante désormais les voies de l’« auto-administration des groupes de base de la société » et se fait le chantre d’une doctrine nouvelle, le « confédéralisme démocratique », qui fait la part belle à la décentralisation et à l’initiative populaire. Reconnaissons-le : les ouvrages d’Öcalan, largement diffusés au Rojava, n’impressionnent guère par la profondeur de leur analyses, et le recours constant à un langage imprécis, jargonnant et tautologique laisse vite une impression de malaise. Il n’empêche que c’est cette pensée qui influence aujourd’hui les initiatives des acteurs de la « révolution du Rojava ». On peut le voir avec la question féministe : « nation exploitée » selon Öcalan, les femmes ont acquis au Rojava un rôle à la fois symbolique et concret assez extraordinaire. Au-delà de la glorification des YPJ – les combattantes liées au PYD  –, des mesures concrètes ont été prises et la parité est scrupuleusement appliquée au sein des instances exécutives, législatives et partisanes. Sur le terrain économique, plusieurs coopératives ont été fondées, avec comme objectif premier de proposer une « économie mixte » appuyée sur une forte redistribution des richesses, mais il est évidemment trop tôt pour tirer le bilan de ces intéressantes initiatives socialisantes, que ce soit en termes d’efficacité ou de dignité du travail. L’un des aspects les plus enthousiasmants du Rojava est sans doute le soin apporté à la construction d’une société respectant l’ensemble des minorités religieuses et ethniques. Ainsi, il est fautif de parler – comme le font certains – de « Kurdistan syrien » : de nombreuses implantations arabes et assyro-chaldéennes vivent en effet au Rojava, et on n’oubliera pas que les grandes villes du canton de la Cizîrê ont été fondées à l’époque du Mandat français pour accueillir les rescapés du génocide assyro-arménien. Les responsables du PYD, adroitement, insistent donc sur l’aspect multi-ethnique de leur « contrat social », celui-ci définissant le Rojava comme une «  confédération démocratique des peuples kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène  ». Il est ainsi prévu que chaque ministère doit être tricéphale et inclure au moins un(e) représentant(e) d’une des trois grandes communautés, c’est-à-dire, dans les faits, un/une Kurde, un/une Arabe, un/une chrétien(ne). Enfin, le PYD insiste ad nauseam sur les vertus de la « démocratie directe » et il n’est pas rare, au Rojava, d’assister en direct à de festives et brouillonnes « élections de quartier » censées faire entendre la voix du petit peuple.  

« Oui, les hommes et les femmes sont égaux au Rojava, mais sous la forme d'un couvent militarisé. »

Gérard Chaliand

Étrange processus, donc, qui se déroule en ce moment même dans le nord de la Syrie. Le contre-modèle proposé par l’« utopie califale » de l’État islamique et la réponse, à la fois héroïque et polyphonique, que lui opposent les combattant(e)s du Rojava suscitent en Occident un mouvement d’empathie compréhensible. Mais sans doute faut-il aussi entendre la voix de celles et ceux qui se montrent dubitatifs face à la pratique de gouvernement exercé par le PYD. Gérard Chaliand, grand connaisseur de l’histoire kurde, l’a dit à sa façon : « Si c'était la première fois que j’entendais [ce discours égalitaire], bien sûr que je serais très enthousiaste. Mais j'ai déjà entendu ça aux côtés du Front populaire de libération de l'Érythrée, avec les Tigres Tamoul et dans le Sentier lumineux. Je sais par expérience que ce type de discipline conduit, en général, à un État de type totalitaire. Oui, les hommes et les femmes sont égaux au Rojava, mais sous la forme d'un couvent militarisé. […] En attendant, les Kurdes des YPG se battent bien, et ce sont nos alliés. » (5) Au Kurdistan irakien, où sont réfugiés nombre de kurdes syriens, mais aussi au Rojava, il n’est en effet pas rare d’entendre des propos dénonçant l’autoritarisme du PYD, l’opacité de son organisation et les manœuvres brutales exercées à l’encontre des partis concurrents. Mais il n’empêche que pour l’heure, il n’y a aucune commune mesure entre les agissements du PYD et ceux de ses ennemis ou adversaires ; et confrontée à la fois à des théocraties totalitaires et des autocraties corrompues, l’expérience multiforme et ambivalente du Rojava offre une voie alternative qui mérite amplement qu’on s’y intéresse.

Bruno DENIEL-LAURENT

La Revue des Deux Mondes - septembre 2016