Les héritiers sont fatigués
A propos de Les visages pâles, de Solange Bied-Charreton, Stock, 20,50 €, 392 pages.

On connaît l’impitoyable sentence de Flaubert : « J'appelle bourgeois quiconque pense bassement. » Il ne fait guère de doute que les personnages que Solange Bied-Charreton met en scène dans Les visages pâles n’échappent pas à l’outrage. Paris en 2012 : Hortense, Alex(andre) et Lucile sont confrontés au décès du grand-père – héritier d’un empire industriel – et surtout à l’éventualité de la vente de la Banèra, la vieille demeure familiale du Gers. Face à l’épreuve, chacun suit sa pente : Hortense, l’aînée de la fratrie, communie dans le thatchérisme à visage convivial et maîtrise le génie des idées rentables ; elle en conclue donc que la Banèra, trop éloignée des nœuds urbains, est inhabitable – sauf l’été, bien sûr. Alex, fier d’être en rupture réactionnaire d’avec le monde, nourrit le fantasme d’être le seigneur du château mais il est bien incapable d’en assumer la charge réelle ; en attendant il trompe son ennui au sein de la Manif pour Tous, un mouvement multiforme et ambivalent sur lequel Solange Bied-Charreton jette par ailleurs un regard distant, factuel, condescendant. Quant à Lucile la benjamine, elle est financièrement l’enfant malade, aboulique, de la famille ; elle est aussi le seul personnage pour lequel l’auteur semble éprouver un peu de tendresse, mais pas assez sans doute pour lui accorder une consistance, une colonne vertébrale. Au final, Les visages pâles dresse le tableau sordide d’une certaine bourgeoisie (post)catholique dans lequel aucune flamme d’audace ou de foi brûlante ne semble pouvoir s’animer. Roman désespéré – et par bien des aspects désespérant – dont les « personnages » les plus consistants ne sont finalement pas les humains : les mélancoliques évocations de la Banèra distillent ainsi quelques belles pages, tout comme les descriptions anatomiques des espaces urbains, du quartier de la Défense ou de ces vastes appartements à la déco taupe et crème où les héritiers ingrats, à l’heure du brunch à l’ancienne, s’épuisent en bavardages oiseux et voraces, indifférents au fracas d’un monde qui se défait.

Bruno DENIEL-LAURENT